La formule a de quoi faire sursauter sur un blog consacré au mieux-être : « travailler sur soi ne sert à rien ». Elle n’émane pas d’un détracteur de la psychologie, mais d’Albert Moukheiber, docteur en neurosciences et psychologue, connu pour son travail de démystification des idées reçues sur le cerveau. Ses propos, tenus dans une longue interview accordée au média Les Lueurs, ont été repris le 4 novembre par Psychologies. Ils méritent mieux qu’un titre choc : ils posent une vraie question à tous ceux qui accompagnent les autres vers le changement.
Plan de l'article
Ce que dit exactement Albert Moukheiber #
Le cœur de sa critique vise la quête du bonheur envisagée comme un chantier sans fin. D’un point de vue neuroscientifique, explique-t-il, nous réécrivons sans cesse le sens de notre vie à partir de notre état du moment. La vie n’aurait donc pas un sens caché à découvrir, comme un trésor qu’il suffirait de déterrer à force d’efforts.
Son constat est sévère : « Le développement personnel n’a pas réussi à rendre les gens plus heureux ». Il observe que beaucoup de personnes dépensent des sommes importantes pour trouver un sens à leur vie et devenir la meilleure version d’elles-mêmes, sans résultat probant. D’où son invitation à envisager une autre hypothèse : peut-être que ce que l’on cherche n’existe pas sous la forme que l’on imagine.
L’injonction au bonheur, une souffrance de plus
Le neuropsychologue pointe un effet pervers bien connu des praticiens : l’idée qu’il faudrait être épanoui, performant et positif en permanence. Cette pression peut devenir une source de souffrance supplémentaire. Quand on se sent « en retard » sur son propre bonheur, la déception s’ajoute aux difficultés de départ.
Il relie d’ailleurs, selon Psychologies, la multiplication des diagnostics de burn-out à cette pression excessive que l’on s’impose dans toutes les facettes de l’existence, travail, couple, parentalité, loisirs compris.
Comprendre ne suffit pas à changer #
C’est sans doute le point le plus utile pour qui s’intéresse aux approches d’accompagnement. Beaucoup de contenus de développement personnel laissent croire qu’une prise de conscience entraîne automatiquement une transformation. Or, connaître ses mécanismes psychologiques ne permet pas forcément de modifier ses comportements.
Albert Moukheiber distingue deux types de problèmes : « Certains problèmes sont mentalisables : on peut les résoudre en réfléchissant. D’autres ne le sont pas. » Ce qui ne se règle pas par la réflexion appelle l’action, ou l’acceptation. Une distinction simple, mais qui évite de tourner en rond pendant des mois autour d’une question qui n’a pas de réponse intellectuelle.
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Le piège de l’optimisation infinie
Être toujours plus productif, plus discipliné, plus efficace : la course n’a pas de ligne d’arrivée, puisqu’il existe toujours un niveau supérieur à atteindre. Cette logique entretient une forme d’anxiété permanente. Le chercheur rappelle aussi que la vie n’est pas uniquement une affaire de responsabilité individuelle : notre bien-être dépend de facteurs sociaux, économiques et relationnels qui échappent en partie à notre contrôle. Réduire chaque difficulté à un mauvais « mindset » revient à culpabiliser ceux qui traversent des situations objectivement dures.
Ni fatalisme ni renoncement #
Lire ces propos comme un appel à tout abandonner serait un contresens. Albert Moukheiber ne condamne ni l’introspection ni la réflexion sur soi. Il recommande de ne pas y consacrer toute son énergie, au risque d’oublier l’expérience, le réel et les autres. Il préfère la notion de progrès à celle de perfection.
Sa proposition concrète tient en un glissement de vocabulaire : remplacer le « il faudrait que » par le « je vais ». Le premier installe une dette envers un idéal ; le second ouvre sur un geste possible, ici et maintenant. L’objectif n’est plus de devenir une version idéale de soi, mais de continuer à évoluer et à apprendre, sans imaginer un état final de perfection.
Ce que cela change pour l’accompagnement #
Pour les personnes qui consultent en hypnose, en sophrologie ou en coaching, ce discours peut être un garde-fou précieux. Un accompagnement sain ne promet pas une transformation totale ni un bonheur permanent. Il aide à traverser une difficulté précise, à retrouver une marge de manœuvre, puis à reprendre le cours de sa vie sans dépendre indéfiniment de séances.
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Quelques questions simples permettent de garder ce cap : l’objectif de l’accompagnement est-il clairement défini ? A-t-il une fin prévue ? Me rend-il plus autonome, ou de plus en plus dépendant d’une méthode ? Un professionnel sérieux accepte ces questions, et y répond.
Ce n’est pas la première fois qu’Albert Moukheiber bouscule les certitudes : il s’attache depuis longtemps à démêler le vrai du faux sur le fonctionnement du cerveau, comme il l’expliquait au Figaro Santé à propos des neuromythes. Son message rejoint au fond celui de nombreux thérapeutes : rien ne remplace l’expérience vécue. Accepter d’être parfois déçu ou triste, progresser sur ce qui peut l’être, et profiter du moment présent en étant pleinement dans l’action.




